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Le jardin éphémèreEcoutez cette actualité
Durant tout l'été l’école nationale supérieure des Beaux-arts de Paris et ses ateliers de Cap Saint-Ouen, vous proposent de découvrir dans le Jardin éphémère, 7 rue Jules Vallès,  les œuvres de cinq étudiants et diplômés de cette école prestigieuse.  Ce projet est le fruit d’un partenariat entre l’ENSBA et la ville de Saint-Ouen. Les enseignants de l’école des beaux-arts qui ont mené ce projet avec cinq de leurs étudiants témoignent.   
 
 

Inauguration samedi 29 mai - Fabrice Vannier enseignant à  l’ENSBA, Gaita Leboissetier, directrice adjointe chargée des études à  l’ENSBA, Gotz Arndt enseignant à l’ENSBA, Jacqueline Rouillon, Maire, Henri-Claude Cousseau Directeur de l’ENSBA.

« Pour la première fois, depuis l’installation de cinq de ses ateliers à Saint-Ouen, l’École des beaux-arts de Paris s’est associée à la municipalité pour permettre l’intervention temporaire de cinq étudiants/artistes dans un espace public audonien. Il s’agit d’un lieu nommé Le Jardin éphémère, qui est emblématique à plus d’un titre. Il est situé au cœur des "Puces" et est ainsi fréquenté par les visiteurs des marchés Serpettes, Paul Bert et Vallès. C’est un passage, dont le ponton de bois est emprunté par les familles et les enfants du quartier se rendant à l’école primaire voisine. C’est un jardin récemment créé où, grâce à la volonté et l’énergie déployée par les jardiniers, la nature et ses essences premières, minérales (les éclats de schiste) et végétales (les arbres feuillus, les graminées, les fleurs), se sont réapproprié, au sein de la ville elle-même, l’espace des friches, offrant aux promeneurs un havre propice à la rencontre et à la rêverie. Enfin, il est situé à deux pas de Cap Saint-Ouen, l’hôtel industriel qui accueille, depuis le mois d’octobre 2009, les ateliers, où sont enseignées la pratique et les techniques de la céramique, de la forge, des matériaux composites, de la mosaïque et de la taille.

Les œuvres de ces cinq étudiants (dont un diplômé) sont le fruit d’une démarche artistique naissante, qui les a poussés à appréhender, en les renouvelant, la conception et les procédés propres au traitement de la surface, du volume et de la mise en espace. Elles sont aussi, bien évidemment - et c’est là tout l’intérêt d’un tel projet pédagogique - nées de leur approche du lieu (le jardin et son environnement immédiat), de leur découverte du quartier et de ses activités, de la cité et de ses habitants.
Léo Allegre, propose un travail réalisé en bois. Dans les troncs bruts à l’écorce rude, qu’il a entaillés, sont entés un, puis trois madriers usinés et standardisés : les pièces de bois sciées, rabotées et traitées, dont se servent les charpentiers pour la construction. En deux "additions simples", il crée deux sculptures, l’une verticale intitulée : 1+1, l’autre horizontale : 1+3. En utilisant le matériau brut, le tronc de l’arbre, tel un porte-greffe, et le produit fini de la scierie comme un élément rapporté, une greffe susceptible de poursuivre une croissance improbable, son travail illustre le rapport étroit entre nature et culture. Il s’affirme également dans des rapports propres à l’histoire même de la sculpture, entre l’industriel et le naturel, le géométrique et le végétal. Le sens révélé de cette dualité, et le choc visuel provoqué ici, sont renforcés, par la présence des robiniers (robinia pseudoacacia "semperflorens"), les jeunes arbres qui s’élèvent à l’entour.
 
 
Dans ces installations, Jessica Boubetra privilégie les matériaux humbles du bâtiment, qu’elle récupère et réemploie en changeant leur valeur, afin de les présenter dans une réalité nouvelle et poétique. Elle accorde un intérêt tout particulier au bois de rebut (châssis, chambranles de vieilles portes, planches de chantier) et aux matériaux de revêtement souvent négligés : les tomettes usées que l’on foule sans un regard, les briques, les chantignoles, que l’on recouvre d’un crépi plus avenant. Elle les utilise, les associe et les affronte parfois au verre des pare-brises, aux carreaux des fenêtres, afin d’en accentuer les caractéristiques (la résistance, la porosité, la matité). Sa connaissance du bâti - elle poursuit parallèlement des études en architecture - est mise à profit dans son travail artistique, non pas pour déconstruire, - ce qu’en tant qu’architecte elle aspirera à construire - mais pour transformer un savoir-faire. Elle s’affranchit d’une métrique, décompose une grammaire en isolant chaque mot, chaque syllabe (que sont les briques, les voliges, les tasseaux), pour réaliser, avec les mêmes éléments, des compositions différentes, moins prosaïques que les sols carrelés et les façades maçonnées (et cela, sans avoir recours au scellement, au jointoiement traditionnels). Elle crée de tels assemblages, qu’ils en deviennent ambigus au niveau visuel et sémique. Cet art combinatoire déroutant rappelle, au niveau du verbe, l’allitération ou provoque un ensemble dissonant, là où l’euphonie semblait établie par les règles du métier - celui des maçons, des carreleurs, des menuisiers…
Judith Lacelle, dont le travail est fondé sur un décalage perceptible entre le matériau et l’objet, a créé un lustre de 2,50 m. Il est fixé au sol, par les barres de métal qui en constituent la structure. La présence de ce grand candélabre, toute naturelle chez un antiquaire ou un brocanteur du "Marché des Puces", apparaît étonnante dans un jardin public. Mais c’est le matériau utilisé qui surprend plus encore, car chaque volute de ce grand bougeoir - qui rappelle les formes d’un objet ornant un intérieur cossu - est forgée dans de longs fers à béton (matériau de base du bâtiment), agrémentées de bougies aux lueurs vacillantes. Pierre Sansot, dans Poétique de la ville, évoque la disparition dans l’espace urbain de la luminosité au profit de la luisance, qui, accentuée par la pluie, "clignote, aveugle, électrise comme du néon". En fixant de vraies bougies à ce "lustre", Judith introduit, dans ce lieu public, non pas l’éclairage des réverbères du passé, mais la luminosité fragile du logis d’antan. Les barres forgées semblent, en gagnant de la hauteur, se transformer en un objet ornemental, incongru à cet endroit. Elle en décrit justement la mutation : "le matériau utilisé originellement pour la construction et les fondations devient l’habit d’un objet de décoration".
Comme à son habitude, Julien Segard, avec sa capacité toute particulière à rendre visibles les espaces qu’il investit, présente une grande œuvre pariétale. Il utilise, pour dessiner de vastes scènes, le charbon de bois, la poussière de schiste (ardoises, phyllades) ou la barbotine, cette argile délayée qu’utilisent les céramistes : un ensemble de matériaux simples et premiers, souvent vernaculaires. Les scènes esquissées sont intimement liées à sa rencontre d’un territoire et de sa population. Il voyage, - sa découverte du continent africain, ses actions au Ghana et au Mali ont été décisives - il se promène dans les villes (Marseille, Paris, Athènes…), musarde dans les zones industrielles, les banlieues, les terrains vagues, et marche, là où la marche devient difficile, face au trafic automobile et ferroviaire, sous les ponts des voies rapides, les échangeurs autoroutiers... Il accorde un égal intérêt au proche comme au lointain, car il se nourrit de chaque détail, de chaque élément, lors de sa découverte des lieux. Et en révèle, grâce à une profonde humanité, une soif de connaissances et d’expériences personnelles, une compréhension des difficultés et des équilibres précaires qui s’établissent, dans le centre et les confins, entre l’Homme, la nature et les infrastructures urbaines.
 
Pendant son année d’études à Paris, Daniel Schramm s’est éloigné pour un temps de la vidéo et des performances, ces médias qu’il privilégie à Dresde, avec Enrico Sutter (son alter ego du collectif SUTTER /SCHRAMM). Les deux pièces qu’il a créées pour le jardin rendent compte de sa découverte de la terre émaillée, du béton, de la pierre… Dans Spiral (Deep Up), les couleurs primaires, auxquelles s’ajoute le vert, forment une quadrichromie récurrente, qu’il a déjà déclinée, grâce à la mosaïque de smalts, l’incrustation d’agates, les esquisses aquarellées… Ce sont ici les barres de fers, arquées, fichées dans leurs bases de béton brut, qu’il a peint de rouge, de jaune, de bleu et de vert, avec une peinture glycérol, dont la saturation accentue le contraste avec l’environnement aux murs gris et crayeux. Il ne s’agit pas vraiment, à ses yeux, d’un arc-en-ciel simplifié, mais d’une spirale enfouie, dont seuls les segments aériens seraient visibles. C’est un contraste exacerbé qu’il provoque aussi dans Love Love Sun (Deep Up) : la floraison fragile de roses jaunes est confrontée, ici, à la pérennité de deux blocs de pierre (un marbre de Carrare blanc et lumineux, taillé dans les flancs des Alpes Apuanes et un "Noir de Belgique", ce calcaire microcristallin d’un noir profond, extrait des carrières souterraines de Golzinne). Les différentes faces, polies ou rugueuses, accentuent dans la texture, le contraste déjà présent dans la dimension chromatique. Mais, caractérisant l’humour et le dynamisme de ses productions récentes,  le titre anglais, qu’il qualifie de "post-pop", plus que de souligner les transformations asynchrones du minéral et du végétal, suggère - peut-être - la pérennité tout éphémère de chaque entité, des roses aux roches, du sentiment amoureux au système solaire. »
Götz Arndt et Fabrice Vannier, mai 2010
Photos : Anna Rouker
 
 
 
 
 
 
 
 
 
           
 
 
 
 
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